



Au Canada, l'histoire de la télévision remonte à 1952. Les plus âgés ont encore en mémoire leur première rencontre avec ce média : en famille, on attendait parfois de nombreuses heures devant
" l'indien " pour finalement voir s'animer des images à l’écran. Mais de fait, l'histoire de la télévision remonte à la fin du siècle dernier. Des scientifiques, des amateurs, des entrepreneurs ont d'abord imaginé la télévision ; une fois le téléphone et la TSF mis au point, la télévision était devenue un objectif souhaité, non une découverte sur laquelle on tombe par hasard. Dès 1884, Paul Nipkow invente un procédé de décomposition de l'image ligne par ligne à l'aide d'un disque rotatif percé de trous en spirale. C'est le départ de la télévision mécanique. Des visionnaires, comme l’écossais John Logie Baird, perfectionneront ce système mécanique de transmission des images. Dès la fin des années 1920 des transmissions régulières d’émissions de télévision seront offertes au public britannique. Les premiers téléviseurs mécaniques sont présentés au public montréalais en 1932. Mais l'avenir de la télévision ne sera pas mécanique. L'électronique, qui avait permis la radio, allait jouer un rôle capital dans l'évolution technique du téléviseur. Le Russe Boris Rosing imagine dès 1907 un système hybride, où la caméra utilise un procédé mécanique de prises de vue, et un écran cathodique pour afficher les images. La télévision sera bientôt entièrement électronique. Philo T. Farnsworth et Wladimir Zworykin partagent la paternité de la télévision aux États-Unis. Appuyé par la compagnie Philco, Farnsworth développe durant les années trente un système complet télévision qui comprend plus de cinquante brevets. Zworykin, un immigrant russe, invente l'iconoscope, un système qui permet la prise de vue électronique; c'est David Sarnoff, un autre immigrant d'origine russe, qui finance ses recherches pour le compte de la Radio Corporation of America (RCA). Lors de l'exposition universelle de New York en 1939, RCA présente pour la première fois au public américain la télévision entièrement électronique. Cet événement coïncide avec le début des diffusions régulières des émissions pour la NBC. Le Phantom TRK-12 Teleceiver utilisé à cette occasion est fabriqué avec du Lucite transparent pour rendre visible les composantes électroniques et prouver qu'il n'y avait aucun trucage. La Deuxième Guerre mondiale vient mettre un frein au développement de la télévision. Mais l'explosion de l'électronique, provoquée par les recherches sur les radars, prépare la télévision d'après-guerre. Dès la fin des hostilités, la télévision est lancée aux États-Unis et relancée en Angleterre. Le Canada emboîte le pas au début des années 1950. Durant les vingt années suivantes la télévision passe du statut de merveille de la science à celui d'appareil ménager courant. Le téléviseur fait maintenant partie de la vie quotidienne des gens. Son écran nous apporte des nouvelles du monde à mesure que les événements se déroulent; il nous permet d'aller dans les antichambres du pouvoir, d'assister à des matchs sportifs " historiques ", à des débats politiques, à des faits de société qui autrefois seraient restés confinés à un petit cercle d’initiés. Les médias imprimés nous avaient habitué à des univers compartimentés, où chaque groupe était tenu relativement isolé : une littérature pour enfant, des livres destinés aux femmes, des publications scientifiques, des ouvrages savants de sociologie, de sciences politiques, etc. La nature orale de la communication télévisuelle permet à tous d'être intégrés au débat. La télévision a changé la société. En décloisonnant les espaces aménagés par la culture du livre, la télé a fait exploser les cadres de l'ordre ancien, provoquant des changements qui seront désormais identifiés aux années soixante, mais qui en fait sont marquants des années où la télévision est devenue un média en pleine maturité. Média démocratique, média d'inclusion, média de parole autant que d'images, la télé a transformé pour de bon notre monde. C'est pourquoi DEVANT LE PETIT ÉCRAN est une exposition importante, car elle nous rappelle que la télévision a d'abord été un exploit technique, puis une industrie culturelle et finalement un facteur de changement. À l'heure où encore une fois la planète média bascule, il est utile et important de se pencher sur l'histoire de la télévision. Son évolution technique et les révolutions sociales qu'elle a supportées pourraient nous aider à tirer des leçons et alimenter notre réflexion pour tenter de comprendre l'évolution actuelle de l'univers des nouveaux médias. La collection de Moses Znaimer est unique. Unique parce qu’elle est rassemblée par un individu qui s'est intéressé non seulement à l'histoire des émissions, mais également à l'histoire de cette technologie qui nous a donné la télévision. L'histoire du développement technologique de la télé, c'est l'histoire de l'industrie électronique d'après-guerre. Acheté au moment où elle était nouvelle, la télé a évolué tellement rapidement, que les premiers téléviseurs ont rapidement été remplacés par des appareils plus performants, intégrant la couleur, la télécommande, et tous les perfectionnements des dernières trouvailles de l'industrie. Laissés pour compte, les vieux téléviseurs ont heureusement attiré l'attention de Moses Znaimer, qui en les rassemblant et en leur donnant un musée a sans doute sauvé un pan important de notre petite et grande histoire.
Avec l'exposition DEVANT LE PETIT ÉCRAN, la Cinémathèque québécoise veut rendre hommage à l'humble téléviseur, cet écran que nous utilisons quotidiennement sans même y penser. Il fut pourtant un jour où la transmission d’images télévisées relevait de l'exploit!
Jean-Pierre Laurendeau
Cinémathèque québécoise
mai 1998